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  • François Bugel

Le "choc mou" du confinement

Je constate autours de moi ou auprès des personnes qui consultent, ce que j'appelle une sorte de "choc mou" dû au confinement. Il n'y a pas eu à proprement parlé de trauma, juste un isolement prolongé, qui a même permis à certains une belle introspection, voire l'approfondissement d'une démarche spirituelle pour quelques autres. Mais le processus dans lequel nous avons été plongé(e)s - privation de liberté et de contact avec nos frères humains, isolement, nouvelles anxiogènes au travers des médias, rues désertes et maintenant visages cachés effaçant une partie de notre humanité, ressemble à un processus dépressif. 

Plusieurs personnes m'ont dit apprécier le confinement au point de souhaiter le voir prolongé, mais ce que je constate pourtant, c'est une sorte d'engourdissement, voire une peur qui ne dit pas son nom à devoir se confronter de nouveau à autrui. Le déconfinement me fait penser au plâtre qu'on retire à un membre cassé, il y a à la fois une sensation de légèreté,  de liberté mais aussi de vulnérabilité : les muscles ont fondu, nous devons réapprendre à marcher - ici à nous re-socialiser. 

Pour ce faire nous devons regarder en nous et aller à la rencontre de nos peurs. Je parlais de dépression, mais si l'on observe plus profondément ce qui peut se jouer, nous constatons que la pandémie nous renvoie au mécanisme même de la paranoïa : quelle que soit sa race, son âge et son appartenance religieuse ou ethnique, l'Autre est devenu dangereux, il est potentiellement agent de notre mort. C'est comme un super terrorisme qui utiliserait chacune et chacun à la façon d'une bombe humaine. La paranoïa en tant que maladie (et non trait de caractère - nous avons tous un peu de paranoïa, sinon nous ne regarderions même pas en traversant la rue), la paranoïa, donc, est une pathologie de la famille des psychoses. Les caractéristiques principales de cette famille sont l'hallucination et le délire -pour la paranoïa le délire de persécution. Pour un psychotique l'autre n'existe pas vraiment, il n'est qu'un élément de son interprétation délirante. Il n'y a pas d'altérité, pas de moi, pas de toi, tout est soumis aux caprices délirants de l'inconscient : il nous persuade que nous sommes un oiseau, ou Napoléon, ou bien encore une statue de marbre, et que l'autre est un monstre, un chapeau, ou que sais-je encore. 

Quel rapport avec le confinement et la pandémie ? Ce qui surprend tout d'abord et passionnera les chercheurs en sciences humaines, c'est la différence entre le traitement réservé au coronavirus et celui réservé à d'autres récentes pandémies, notamment la grippe de 1968-69 appelée grippe de Hong kong. Cette dernière fait 1 million de mort, dont 35 000 rien qu'en France, dans une indifférence générale. Les médias traitent la question avec humour voire condescendance (un journaliste parle même du "dernier cadeau de Noël"). Pourquoi une telle différence ? Et quel rapport avec la paranoïa ? 

C'est tout d'abord notre rapport à la mort qui a changé : «Ce changement d’attitude sociale est d’abord lié à l’espérance de vie. A l’époque, les plus de 65 ans étaient considérés comme des survivants de la mortalité naturelle. Alors qu’aujourd’hui, même la mort des personnes âgées est devenue un scandale.» (1). Nous refusons la mort, la cachons ; il suffit de lire la prose transhumaniste et ses désirs assumés d'éternité pour nous en convaincre. Mais la mort est semblable à une blessure psychologique : plus nous refusons de dialoguer avec et plus elle envahit insidieusement notre espace psychique. Nous pouvons déclarer que nous n'avons pas besoin de notre cave et la fermer à triple tour, vient le jour où nous nous retrouvons à vivre confiné au grenier, après avoir cédé chaque jour et sans nous en rendre compte un peu plus d'espace à nos peurs.

Le refus de notre condition mortelle fait de nous des places fortes assiégées et de l'Autre un ennemi potentiel : «Après la guerre, avec la disparition de la mortalité infantile et la progression du confort, l’Occident développe petit à petit l’idée d’un capital d’existence garanti. On pense que seule l’incurie d’autrui peut vous amener à ruiner ce capital.»(2) Toute-puissance, l'Autre placé comme bouc émissaire, nous sommes dans les mécanismes de la paranoïa. Les gouvernements eux-mêmes, confrontés à la colère sociale grandissante, s'enferment chaque jour un peu plus dans un mécanisme paranoïaque et répressif : l'individu lambda n'avait durant le confinement le droit de sortir que sous des conditions très restrictives, la gendarmerie allant jusqu'à chercher des randonneurs en hélicoptère dans la montagne. Mais alors que les États européens enfermaient leurs population faute de leur offrir des masques et gels hydroalcooliques nécessaires, ils fermaient volontairement les yeux sur les pratiques d'Amazon réunissant plus de mille personnes par hangars, licenciant les intérimaires contractant le COVID 19. (3) Ce qui semble se dessiner est un idéal sécuritaire : des citoyens ne sortant plus de chez eux et se faisant livrer les biens de consommation courante.

Devant ces risques du "seul contre tous", réapprenons à vivre ensemble et à ouvrir notre cœur, et acceptons notre finitude et notre mort. C'est l'unique voie pour accepter pleinement la vie, savourant chaque instant pour ce qu'il est : une fleur éphémère gorgée du soleil et de la pluie printaniers.

(1) « Quand l’Europe se moquait des épidémies » [archive], Le Temps 26 mai 2020

(2) « Quand l’Europe se moquait des épidémies » [archive], op. cité

(3) Derrière les murs de "l'usine à colis", Le Monde Diplomatique Avril 2020 pp 22-23

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